L’Iconotexte revisité, ou les complicités de l’oeil et de l’oreille

Liliane Louvel, Texte/Image. Images à lire, textes à voir

Rennes: Presses Universitaires de Rennes, 2002
ISBN: xxxxxxxxxxxx; 268 pp.; EUR 17

Quels sont les modalités et les effets de l’interaction entre texte et image? Telle est la question que se posait Liliane Louvel dans son livre L’OEil du texte (1998). * L’auteur, qui est professeur de littérature britannique à l’Université de Poitiers, y a examiné “les questions soulevées par la relation infinie entre texte et image lorsque l’image génère le texte ou lorsque, inclusion textuelle, son insertion dans le texte interrompt le flux de la narration…” (p. 15). L’inscription de l’image dans le texte (iconotexte) se trouve fonctionner comme une mise en lumière, un ‘oeil’ du texte. Les chapitres de ce livre abordaient successivement

– le rapport entre image et épistémologie (peindre un objet est une manière de le connaître)

– quelques mythes antiques, envisagés dans leurs rapports à la représentation et à l’art

– l’interaction entre texte et image (paragone, ut pictura poesis)

– la description picturale (hypotypose, ekphrasis, ‘tableau’, portrait, etc.)
L’iconotexte se caractérise par deux traits fondamentaux. Il y a d’abord la double représentation, et cela du fait qu’il représente une image fonctionnant à l’intérieur d’un monde de fiction, qui, à son tour, entre en intersection avec la réalité. Et ensuite l’iconotexte est marqué par l’hétérogénéité fondamentale des deux systèmes de représentation en jeu. Celle-ci est la cause du fait qu’il n’y a jamais fusion totale des deux médias mais qu’il restera toujours des traces de la “translation picturale”. L’apparition de l’image dans le texte est en effet conçue par Mme Louvel comme une ‘transcription’, conversion d’un médium dans l’autre qui produit des effets de lecture spécifiques.

– les modalités de la transpicturalité, afin d’établir “une typologie du phénomène de l’iconotextualité” inspirée de Genette: interpicturalité (tableau présent dans le texte), la parapicturalité (image dans l’entourage du texte), métapicturalité (commentaire d’un système sur l’autre), hypopicturalité (“texte A (l’hypertexte) greffé sur une image A (l’hypo-icône)”), archipicturalité (référence à un genre ou une école), et mnémopicturalité (allusion, par exemple un tableau écrit à la manière d’un artiste).

– les fonctions pragmatiques de l’image par rapport au récit: déclencher, générer, authentifier, renforcer, révéler, commenter, évaluer, contester, didactiser, idéologiser ou orner le récit.

Liliane Louvel a poursuivi son analyse des relations entre le pictural et le scriptural dans un nouveau livre Texte/Image. Images à lire, textes à voir, basé en partie sur des articles publiés auparavant.

Un premier chapitre est consacré à un réexamen des modalités de la description picturale qui, elle, constitue l’iconotexte. Elle est souvent conçue comme description de personnages et de scènes particulières, comme s’il s’agissait de la description de peintures réelles, tandis qu’en fait, comme l’avait bien vu déjà Jean Hagstrum, il s’agit bien plutôt de descriptions susceptibles d’être peintes, et qu’un artiste serait capable de traduire après coup en images picturales, une sorte d’ekphrasis à l’envers. Pour être plus juste, cette définition n’est pas moins problématique, car qui pourrait juger objectivement de la possibilité de réalisation de cette condition virtuelle? C’est pourquoi Mme Louvel commence utilement par un travail d’hygiène salubre en dénonçant par de nombreux exemples l’erreur commune de chercher à l’extérieur du texte l’origine de la manifestation du pictural, par exemple dans les données biographiques, le Zeitgeist, les mouvements artistiques, des topoï picturaux particuliers, des parallèles thématiques, etc. Préambule d’autant plus indispensable qu’il convient de distinguer rigoureusement entre monde de la représentation et monde représenté, pour éviter de tomber dans le piège de l’explication par analogie ou assimilation. Afin de remédier à de telles erreurs, Mme Louvel tente d’établir une typologie des modulations de la description picturale selon des degrés croissants de saturation picturale de l’iconotexte, allant de l’effet-tableau à l’ekphrasis, en passant par la vue pittoresque, l’hypotypose, le ‘tableau vivant’, l’arrangement esthétique et la description picturale explicitée. Elle fait voir que la picturalité peut être marquée dans le texte de manière plus ou moins explicite, par des marqueurs comme le lexique technique (couleurs, perspective, lignes, formes), des renvois génériques (nature morte, paysage), des effets de cadrages (ouvertures, fermetures, ponctuation, typographie), des marqueurs de focalisation ou de suspens du temps.

Le noyau central du livre comprend une discussion des substituts du pictural dans le texte, c’est-à-dire des “médiateurs sémiotiques autres que la peinture qui viennent varier le rapport texte-image, en utilisant l’image au sens large et non seulement au sens pictural” (p. 11). Ce sont par exemple le miroir en texte, les appareils optiques et des reflets divers (chapitre 2), mais aussi la photographie, la cartographie, et le ‘tableau vivant’ (chapitre 3). Dans des interprétations fines et variées, Mme Louvel montre le rôle du miroir imbriqué dans le texte; le miroir invite à la réflexion et l’introspection (Woolf), à la découverte de soi à travers l’érotisme (Carter), et à l’ambiguïté entre vie et art, vérité et fiction, une chose et son contraire, provoquant par là des antithèses et oppositions, propres par exemple au genre fantastique, où l’iconotexte se joue du lecteur (King). Des exemples privilégiés montrent les effets réalistes ou idéalistes de la photographie traduite par l’écrit ou reproduite dans l’écrit, ainsi que d’autres manières de voir formées par des appareils optiques comme le télescope ou le microscope. L’image photographique en est venue à fixer des normes de vision, c’est-à-dire à prescrire la manière dont il convient de voir le monde réel, perçu comme une image photographique. Ne nous arrive-t-il pas fréquemment de percevoir dans un beau paysage la photo virtuelle qui est censée le reproduire, ou de prendre le portrait pour la personne? Ainsi le rapport entre l’original et la copie est renversé, de sorte que l’individu se trouve créé dans l’identification à son image. Pareillement à la photographie, la carte topographique est une image cognitive et symbolique qui fournit un savoir en mettant de l’ordre dans le monde référentiel ou fictionnel représenté; la carte en devient présentation, légitimation et vérification.

Les deux derniers chapitres traitent de l’intersémioticité entre texte et image et constituent un plaidoyer en faveur d’une révision de l’ancien paragone qui opposait poésie et peinture (chapitre 4) et contre la division lessingienne entre arts du temps et arts de l’espace (chapitre 5). Dans les deux cas, l’opération de conversion d’un médium versé dans l’autre permet à l’auteur de constater que la frontière entre les deux est bien moins stable et moins décidable que Lessing a voulu nous le faire croire. Mme Louvel met justement l’accent sur l’interférence enrichissante entre les deux médias, interférence qui provoque le dynamisme inhérent à l’iconotexte. L’échange dialogique entre texte et image – intratextuelle ou extratextuelle – a pour effet de lecture une sorte de trompe-l’oeil qui permet aussi de relever des effets de texte qui bouleversent visuellement la distinction canonique entre textualité et picturalité: blancs typographiques, ponctuation, capitalisation, italiques, paragraphes, notes, lettres, etc. Or, la transposition d’un médium à l’autre n’est jamais complète, comme cela s’était avéré déjà dans L’OEil du texte. Il y a en effet toujours un reste que le lecteur cherche à annuler par l’oscillation du regard entre une vision de près qui révélerait les détails et une vision de loin qui dévoilerait le tout. Ce reste apparaît dans la coexistence, voire l’intégration de(s substituts de) l’image dans le texte et permet de dépasser la fausse opposition entre arts du temps, basés sur la continuité, et arts de l’espace, basés sur la simultanéité. La succession des regards sur l’image et la visualisation du texte infirment l’hypothèse lessingienne. La complicité des médias se manifeste grâce à deux concepts apparentés, rythme et vitesse (chapitre 5). Le rythme, qui scande le texte, permet de mesurer l’effet d’image et, par là, de repenser la relation entre texte et image sur le mode de la complémentarité; à son tour, la notion de vitesse permet de coupler l’espace au temps.

La discussion au plan théorique se trouve dans cette étude à tout moment assortie de ‘lectures picturales’ qui sont des mises en application à des textes surtout de Oscar Wilde et de Virginia Woolf mais aussi de Ian McEwan, Henry James, Edith Wharton, Stephen King, Angela Carter, Vincent O’Sullivan, John McGaher, Paul Auster et bien d’autres encore. Mme Louvel a réussi à y maintenir un équilibre parfait entre la nécessité de théorisation des rapports entre texte et image et le souci de l’application de la théorie dans des analyses de textes éclairantes.

* Cf mon compte rendu dans “Pour une poétique de l’iconotexte”, in: Rapports 1999, 3, 184-186 et dans: Interactions. The Bulletin of IAWIS 23, 1999, 13-16. 

Leo H. Hoek (Vrije Universiteit Amsterdam)
Review posted: 2004-11-25