Interactions – The Bulletin of I.A.W.I.S. No. 15, November 1995

Contents

  • Book Reviews
    • Michèle Hannoosh, Baudelaire and Caricature. From the Comic to an Art of Modernity (Leo Hoek)
    • Ulrich Weisstein éd., Literatur and Bildende Kunst. Ein Handbuch zur Theorie und Praxis eines komparatistischen Grenzgebietes (Leo Hoek)
    • Pierre Fresnault-Deruelle, L’Éloquence des images. Images fixes III (Leo Hoek)
    • Yale French Studies 84 “Boundaries: Writing & Drawing”, textes réunis par Martine Reid (Leo Hoek)
    • Bernard Vouilloux, L’Interstice figural. Discours, histoire, peinture (Else Jongeneel)
    • Leo H. Hoek et Kees Meerhoff éds., Rhétorique et image. Textes en hommage à A. Kibédi Varga(Leo Hoek)
    • J. Camarero, A. Serna (coor.) Escritura y multimedia (Julio Varela)

 

Michèle HannooshBaudelaire and Caricature. From the Comic to an Art of Modernity, The Pennsylvania State University Press, 1992, 348 p.

Les écrits d’art de Baudelaire comprennent non seulement ses célèbres Salons, mais aussi trois essais sur la caricature: De l’essence du rire et généralement du comique dans les arts plastiques (1855; traduction néerlandaise de Frans van Woerden, 1992; cf. Rapports 1993, 1, pp. 32-34), Quelques caricaturistes français (Daumier, Gavarni, Grandville, Monnier, et autres) et Quelques caricaturistes étrangers (Hogarth, Goya, Breughel, Léonard et autres) (1857). Ces articles, trop négligés jusqu’ici, font l’objet d’une étude aussi importante que passionnante de la main de Michèle Hannoosh (Université de Californie, Camp Davis), spécialiste de la critique d’art au XIXe siècle (Laforgue, Delacroix). Elle situe la caricature au centre même de l’esthétique baudelairienne de la modernité en montrant que Baudelaire conçoit la beauté comme essentiellement ambiguë et contradictoire dans De l’essence … comme dans Le Peintre de la vie moderne. La caricature aussi (ou plutôt: avant tout) est un art sérieux, caractérisé par sa nature dualiste: elle réussit à extraire la beauté de la laideur, le poétique de l’historique, le beau de l’horrible, l’éternel du transitoire, le fantastique du réel, l’épique du trivial, l’universel du particulier. La caricature est par son dualisme un art paradoxal, dont la théorie du beau moderne, que Baudelaire développera dans Le Peintre de la vie moderne, serait dérivée. La caricature aurait pu lui servir d’illustration aussi bien que les gravures de mode de Constantin Guys. Ainsi Michèle Hannoosh nous fait comprendre que l’esthétique de la caricature a donné lieu à une caricature de l’esthétique (traditionnelle). La signification de la caricature artistique est par là paradigmatique pour l’art en général; et l’esthétique moderne s’en est ressentie.

(Leo H. Hoek)

Ulrich Weisstein éd.Literatur and Bildende Kunst. Ein Handbuch zur Theorie und Praxis eines komparatistischen Grenzgebietes, Berlin, E. Schmidt Verlag, 1992, 360 p., 148 DM.

Après le recueil Literatur und Musik (1984), il est paru un volume complémentaire consacré à l’étude des relations mot/image, volume qui fait maintenant déjà autorité par l’exhaustivité et le sérieux de l’entreprise. Ce manuel comporte deux parties -théorie et interprétations- et consiste en une vingtaine d’articles: des classiques (Kurt Wais sur la symbiose des arts, 1937), des contributions plus récentes (W. Kayser sur le grotesque, V. Klotz sur la citation et le montage, C. Guillén sur la métaphore, E. Panofsky sur l’iconologie, C. Clüver sur la poésie picturale) et des articles publiés ici pour la première fois (H. Schvey sur le double talent artistique, B.F. Scholz sur l’emblème, G. Kranz sur l’ekphrasis). Une bibliographie impressionnante (21 rubriques, de “ut pictura poesis” à la “Visuelle Poesie”, et de “Synästhesie” à “Buch-Illustration”) termine ce recueil. Signalons enfin l’utile introduction de Weisstein, qui est à la fois une présentation du recueil et un état présent de la question.

(Leo H. Hoek)

Pierre Fresnault-DeruelleL’Éloquence des images. Images fixes III, Paris, PUF, 1993, 256 p., 192 FF.

Dans ce troisième volume, d’inspiration sémiotique et rhétorique, après L’Image manipulée (Edilig, 1983) et Les Images prises au mot (Edilig/Ozalide, 1989), l’auteur continue son entreprise de `lire’ des images fixes à deux dimensions (photographies, peintures, affiches politiques et commerciales, bandes dessinées, cartes postales, dessins de presse). Partant de l’idée de McLuhan que “le message c’est le médium”, l’auteur s’est posé la question de savoir “quelle était la part du support de toutes ces icônes dans les multiples effets de sens qu’elles génèrent”.

(Leo H. Hoek)

Yale French Studies 84 “Boundaries: Writing & Drawing”, textes réunis par Martine Reid, 1994, 268 p.

Les frontières entre le ‘lisible’ et le ‘visible’ constituent le sujet central de ce numéro. La mise au point de Martine Reid nous rappelle l’histoire de la disjonction entre les deux ‘arts soeurs’, de la Renaissance à nos jours, en passant par le rôle crucial joué par les copistes, par l’écriture et par l’imprimerie (“writing is the reproduction of an established set if signs”). Un essai d’Yves Bonnefoy et une interview avec Michel Butor (“writing is drawing, writing is image”) ouvrent le recueil. Viennent ensuite des contributions fascinantes sur les implications psychanalytiques de l’élaboration de manuscrits (“manual pleasures”), sur les rapports entre ‘écriture’, ‘dessin’ et ‘couleur’ (“color is to drawing as writing is to speech”), et sur l’importance des caractères typographiques (“characters are indeed drawings”). La seconde partie du recueil contient des textes consacrés aux pratiques picturales/scripturales d’auteurs et artistes individuels (Stendhal par Jacques Leenhardt, Rimbaud par Alain Buisine, Proust par Claude Gandelman, Artaud par Jacques Derrida, Rousseau par Bernard Vouilloux, Dubuffet par Michel Thévoz, Adami par Renée Riese Hubert, et d’autres encore).

(Leo H. Hoek)

Bernard VouillouxL’Interstice figural. Discours, histoire, peinture, Sainte-Foy (Québec), Ed. Le Griffon d’Argile, 1994, 148 p.

Dans l”Avant-Propos’ de L’Interstice figural, Bernard Vouilloux s’explique succinctement sur l’objectif de son ouvrage. Il entend problématiser ‘l’interstice’, c’est-à-dire le champ intermédiaire entre texte et image, traditionnellement contrôlé, dans la longue histoire de l”ut pictura poesis’, par l’iconographie et la rhétorique. L’iconographie offre des ‘contenus de signification’ aidant à verbaliser l’image prétendument codée, tandis que la rhétorique facilite sa mise en récit. Vouilloux se propose de déconstruire cette approche réductrice qui, depuis Lessing surtout, part d’une représentation statique des interférences entre texte et image, “de la présupposition d’un sens extrinsèque aux produits de la peinture et de la sculpture, dont ceux-ci ne formeraient rien de plus qu’une traduction visuelle” (p. 54). Au lieu de compartimenter le visible et le lisible en catégories à la fois distinctes et transposables, il plaide pour une mise en relief de la ‘production de la signifiance’, aussi bien dans le domaine textuel que dans le domaine visuel. La conversion de l’image en texte n’est pas innocente: “A la transparence des messages convertibles en images lisibles le texte oppose la résis-tance du sens qui invente la forme dans laquelle il se produit, et où il insiste” (p. XI); l’image, elle, n’expose pas que des éléments figuratifs, mais confère en même temps au visiteur la faculté de voir, partant de dialoguer avec l’image, de s’y sentir immergé et d’en produire le sens.

Afin d’examiner le fonctionnement de ‘l’énonciation picturale’, c’est-à-dire la production du sens qu’effectue le tableau moyennant le regard du spectateur, Vouilloux passe en revue quelques études critiques d’historiens de l’art (H. Damisch, Théorie du nuage. Pour une histoire de la peinture, 1972, L. Steinberg, La Sexualité du Christ dans l’art de la Renaissance et son refoulement moderne, 1983, L. Marin, Jean-Charles Blais. Du figurable en peinture, 1988), et discute un certain nombre d’ouvrages interdisciplinaires qui ont marqué l’histoire de l”ut pictura poesis’. Ces comptes rendus moitié critiques moitié ‘producteurs’ eux-mêmes (j’apprécie particulièrement le troisième chapitre sur les glissements de sens que la peinture christologique effectue parfois vis-à-vis du discours théologique officiel), sont précédés d’un bref aperçu intrigant de quelques théories modernes sur la fonction de la ‘touche’ en peinture. La critique d’art moderne (les surréa- listes surtout) remplace la notion de ‘touche’ par celle de ‘tache’, glissement sémantique connotant l’intérêt dont témoigne la modernité pour l’impression visuelle (donc mouvante) de l’image plutôt que pour ses prétendues caractéristiques stylistiques permanentes.

En mettant sur le tapis la problématique de la lisibilité de l’image, Vouilloux dénonce une impasse désormais connue de la sémiotique moderne s’occupant des rapports entre texte et image. Bien souvent la sémiotique part d’une conception statique de ces deux formes d’expression artistique, et considère la conversion de l’image en texte comme le simple transcodage d’un système de signes iconiques en un système de signes symboliques. Ainsi néglige-t-elle la polyvalence des artefacts figuratif et textuel, qui résiste à la transposition unilatérale.

Par la mise en relief de la mouvance du figural et du textuel, Vouilloux se range dans la lignée des critiques derridiens. Effectivement il cite assez souvent le maître français du postmodernisme. Pratiquant lui-même mouvance et différance moyennant des jeux de mots et des glissements de sens rousselliens, Vouilloux affecte parfois un discours ludique qui l’empêche d’élaborer, à mon avis, les possibilités de resystématisation critique de l’étude des rapports entre texte et image, dont il parle dans l”Avant-Propos’. En outre une légère coquetterie avec la nomenclature philosophique allemande et avec la syllabation concomitante (“pro-duire”, “dis-cours”, “inter-dire”, “re-présen-ter”) voilent parfois l’érudition de l’auteur et son enthousiasme sincère pour la peinture.

La monstration de la productivité des systèmes figural et textuel est-elle condamnée à l’éternelle mouvance? N’est-elle possible qu’aux dépens d’une théorie critique systématique des rapports entre texte et image, étant donné que toute théorie présuppose une fixation du sens? Je ne le pense pas. Seulement, les idées de Vouilloux mériteraient d’être élaborées par les comparatistes s’occupant de l’étude des rapports entre l’oeuvre d’art et la fiction littéraire, plutôt que par les critiques d’art. Dans les poèmes-tableaux, dans les mises en abyme picturales, dans la fiction ekphrastique tout court, le dialogue compétitif entre texte et image accentue précisément la productivité de l’artefact artistique. Vouilloux réfère d’ailleurs indirectement à ce champ d’investigation possible, sans en élaborer les implications théoriques, dans le dernier chapitre de son ouvrage, où il compare l’oeuvre picturale de Blais, le discours critique de Marin et Le Chef-d’Oeuvre inconnu de Balzac.

Reste, bien entendu, la zone indécise et imprévisible de toute concrétisation artistique, zone de mouvance et de signifiance auxquelles notamment les esthéticiens de la réception nous ont rendus sensibles. C’est de cette ombre inquiétante et protéiforme qu’émanent néanmoins la fraîcheur et la fascina-tion de l’art.

(Els Jongeneel, Université de Groningue, Pays-Bas)

Leo H. Hoek et Kees Meerhoff éds., Rhétorique et image. Textes en hommage à A. Kibédi Varga, Amsterdam-Atlanta (GA), Editions Rodopi, 1995, 318 p. Hardbound [ISBN 90-5183-825-5] US-$ 96.50, paperback [ISBN 90-5183-824-7] US-$ 34.

Ce livre est centré sur une problématique exclusive, celle des rapports entre texte et image. Les auteurs, venus d’horizons très divers – théoriciens et historiens de la littérature et de l’art, philosophes, poètes – invitent le lecteur à lire un tableau de Chardin avec Proust, à interpréter Wilde à travers Whistler, ou à commenter Diderot avec Goethe. Poésie et roman, critique et commentaire, peinture et architecture, typographie et photographie sont convoqués concurremment pour comprendre les textes littéraires et les arts plastiques à partir du dialogue qu’ils n’ont cessé d’entretenir.

La problématique exclusive de l’image, située dans un contexte verbal et visuel, a été choisie comme point de départ à la publication de ce recueil dédié à Aron Kibédi Varga. Texte et image étant envisagés dans leur interdépendance, les contributions, toutes interdisciplinaires, se veulent des réflexions à plus d’un titre: histoire littéraire, histoire de l’art et de l’architecture, rhétorique, sé-miotique, philosophie et typographie s’avèrent être ici des approches fructueuses pour explorer les relations multiples et variées entre la littérature et l’art.

Titulaire de la chaire de littérature française à la Vrije Universiteit (Amsterdam), Aron Kibédi Varga a déployé une intense activité de recherche et d’enseignement dans des domaines aussi variés que le théâtre, la nouvelle et le roman classiques, la rhétorique, la stylistique, la sémiotique, la poétique, la théorie du récit, la poésie baroque et moderne, la philosophie, le postmodernisme et les recherches `interarts’. En fin de volume, la bibliographie de ses travaux en porte ample témoignage.

Il y a plus de dix ans, il a pris l’initiative de fonder le Département des Arts Comparés (`Texte et Image’) à la Vrije Universiteit et de créer l’Association Internationale pour l’Étude des Rapports entre Texte et Image (International Association of Word and Image Studies). Par ses nombreuses publications dans ce domaine, il a contribué à procurer à cette ‘interdiscipline’ ses lettres de noblesse.

TABLE DES MATIÈRES:

Yves Bonnefoy, A un retour à San Biagio

I Réflexions interarts:
– Sorin Alexandrescu, La Photo, ou le récit inachevé
– Elrud Ibsch, La Sémantisation de l’architecture. Le cas de Charles Jencks
– David Scott, Rhétorique et image typographique: le timbre-poste hollandais des années 50 aux années 90
– Leo H. Hoek, La Transposition intersémiotique. Pour une classification pragmatique

II Réflexions rhétoriques:
– Anne-Marie Christin, La Mémoire blanche
– Bernard Vouilloux, Des deux statuts rhétoriques de l’image et peut-être d’un troisième
– Kees Meerhoff, Illustrations de l’Ethique à Nicomaque
– Peter de Voogd, Rhétorique des catalogues, listes et énumérations dans James Joyce et Laurence Sterne

III Échanges:
– Charles Grivel, Coup double. Alberto Savinio: une écriture de la peinture
– Liesbeth Korthals Altes, “Un art de clochards supérieurs”. Genet, l’art et la conquête de la valeur
– Mieke Bal, Lire l’un avec l’autre: Chardin et Proust
– Cees de Boer, Max Ernst iconoclaste. Le symptôme comme modèle esthétique et stratégie critique
– Marjolein van Tooren, Le Double Regard. Communication et identité dans La Montagne secrète

IV Reflets: fins de siècle:
– Jean Roudaut, Divagation, mode, ameublement: les bibliothèques en peinture
– Maarten van Buuren, De la réalité au rêve. Joris-Karl Huysmans et Gustave Moreau
– Heinrich F. Plett, Oscar Wilde, Whistler et l’esthétique des impressions
– John Neubauer, Clair-obscur: Diderot lu par Goethe

Salah Stétié, Fièvre et guérison de l’icône

Bibliographie des travaux de Aron Kibédi Varga

(Leo H. Hoek)

J. Camarero, A. Serna (coor.) Escritura y multimedia (Vitoria, UPV-DFA-Arteragin, 1995).

Escritura y multimedia est un livre intéressant qui, dans ses pages, aborde le sujet d’une nouvelle conception de “plasticité” à travers l’analyse exposée dans le “I Encuentro Internacional sobre Lenguajes Artísticos Inter-medios”, par des auteurs provenants de divers domaines artistiques tels que M. Butor, R. Monticelli, G. Lapacherie, J. Baetens, M. Prior, J. Herrero, R. Olivares, D. Castillejo, R. Bilbao, L. Barber, J.R. Marcos, J. Sou, J. Otxoa, R. Ugarte, E. Scala, K. Aginagalde et Z. Ainz, analyse centrée autour de l’idée d’interdisciplinarité artistique.

En s’éloignant de tout cliché, on insiste sur le fait de montrer de quelle manière les différents langages créatifs sont liés entre eux, tout en offrant au lecteur un espace de rencontre pluridisciplinaire, dont la ligne directrice va être marquée par l’image, le texte et l’auditif.

Dans la première partie, Escritura y multimedia, on s’interroge sur l’interrelation texte et l’image à travers une collaboration étroite entre la peinture et l’écriture, le rapport qui existe entre l’écriture et les arts graphiques, une nouvelle théorie de la circularité qui va au-delà de la page unique, enfin sur l’esthétique insiste qui permet une infinité d’oeuvres très diverses.

Dans la deuxième partie, multimedia y escritura, l’analyse de différentes oeuvres permet de poser le problème de la nécessité d’une création interactive des différents langages simultanément, dans une tentative de réussir une oeuvre totale. Quelques auteurs présentent aussi leur point sur des aspects de la création artistique dans le domaine multimédia et proposent l’utilisation de supports multiples pour établir un lien avec le spectateur – lecteur.

Le résultat de tout cela est un enrichissement de la dimension artistique qui projette non seulement des aspects visuels très nouveaux, mais toute une problématique autour du changement de conception du “langage” ou “expression plastique”, qui va au-delà de toute définition et qui rend de plus en plus difficile l’établissement des frontières entre les différentes disciplines.

(Julio Varela)